Les origines

 

Les charpentes dites à la Philibert, ou "en carène de vaisseaux", que l'on retrouve en Vallée du Lot sont inspirées du principe de charpente inventé par Philibert DELORME, prestigieux architecte du XVIème siècle. Cette homme aura une influence sans précédent sur les constructeurs des XIXème et XXème siècles.

La charpente de Philibert DELORME

Philibert DELORME, ou De l'Orme (selon Anthony BLUNT), serait né à LYON entre 1505 et 1510. Fils de maçon, il grandit dans une ambiance d'entreprise et d'activité de chantiers auxquels il participera directement car, dès l'âge de 15 ans il dirigeait les ouvriers de sont père, et avait, nous déclare-t-il : "3000 ouvriers sous ses ordres". L'exagération est probable, mais il est indéniable que DELORME possédait de remarquables qualités naturelles.

Entre 1533 et 1536, il se trouve à ROME où il étudie les monuments antiques et où il rencontre quelques personnages importants dont le cardinal Jean du BELLAY qui sera le principal acteur de son expansion.

En 1540, il se rend à PARIS à la demande de ce dernier qui lui confie la construction de son château de SAINT-MAUR-DES-FOSSÉS. Puis en 1546, il obtient une fonction parmi les officiers de la couronne. Il ne s'agit pas d'une fonction d'architectes mais d'ingénieur militaire au service de la marine : DELORME était chargé "d'inspecter" les bateaux que l'on construisait au HAVRE-DE-GRÂCE, sur la côte Normande, à BREST, à SAINT-MALO... Ses activités l'amenèrent donc, pendant deux ans, à s'intéresser d'une manière très précise à la charpente de navire.

Le 29 janvier 1548, un procès verbal de visite qualifie DELORME d'architecte du roi. Pendant près de dix ans, DELORME sera l'auteur de nombreux édifices. Sans évoquer l'ensemble de son oeuvre, nous nous contenterons de citer le château d'ANET, construit pour Diane de POITIERS, et considéré par beaucoup comme le chef d'oeuvre de Philibert DELORME ; le château de la MUETTE qu'il construisit vers 1550 et où il expérimenta son système de charpente ; celui de MONCEAU où il l'employa à nouveau en 1555.


Arc en pierre, maître couple d'un bateau, 
proposition de Philibert DELORME

Deux choses essentielles ressortent de ce qui précède : à vingt ans, Philibert DELORME sait comment travaillent les claveaux d'un arc en pierres de taille appareillées. A quarante, il a de bonnes connaissances de la charpente de navire, et en particulier, comment sont constitués des couples d'un bateau. Bien que DELORME ne fasse jamais allusion aux origines de son principe de charpente, il est fort probable qu'il soit né de ces deux connaissances.

Retrouver l'esprit essentiel des choses, afin de les faire évoluer ou de les transposer dans d'autres domaines, a toujours constitué un élément réel de progrès.

C'est ainsi que grâce à un homme hors du métier, intervient la première transformation fondamentale de la charpente. Dans cette perspective, Philibert DELORME préfigure les ingénieurs du XIXème siècle et peut être regardé comme le précurseur de la charpente moderne.

A la mort d'Henri II en 1559, DELORME est écarté de la cour. C'est à partir de cette période, et dans un souci de diffusion de son savoir, que DELORME publiera en 1567 un important traité d'architecture, et auparavant en 1561 les "Nouvelles inventions pour bien bastir à petits fraiz", où il présente le principe de la charpente qui nous intéresse.

A travers cet ouvrage, il semble que le premier souci de DELORME soit de réaliser un certain nombre d'économies par rapport aux autres types de charpentes. Et dans cette perspective, on peut dire que le but est atteint même si l'auteur est souvent sujet à l'exagération, dans son argumentation : "Il permet l'emploi de bois minces, courts, légers et peu de valeur à la place de pièces longues et lourdes en chêne", et l'auteur estime l'économie de bois dans un rapport de 1 à 10. "Il est possible d'employer l'essence de bois dont on dispose sur place, hêtre, rouvre, peuplier, tilleul, frêne, des sapins qui sont meilleurs et du châtaigner, très bon (...) Les bois peuvent être mis en oeuvre après un simple ressuyage au lieu de devoir attendre trois ans pour qu'ils soient secs (...) car le bois de bout ne se rapetisse point. (...) Du fait des pièces qui sont de dimensions réduites, il est possible de les débiter dans des bois de réemploi. (...) Elle permet une économie sur le transport de bois, sur les engins de levage, sur les échafaudages et sur le temps passé, ce dernier étant réduit dans un rapport de un à six. (...) La forme de la charpente offre un dégagement complet de l'intérieur des combles, afin de former de véritables voûtes susceptibles de s'accommoder de toutes sortes d'emplois et aussi de décorations (...) Elle permet des répartitions commodes de certaines parties sans devoir réaliser de gros travaux d'étaiement (...) Dans le domaine des cintres destinés à supporter des voussoirs en pierre, elle offre la possibilité de réaliser des économies importantes de bois qui peuvent, en outre, être réemployés pour un autre ouvrage et pratiquement sans perte et surtout sans qu'il soit nécessaire de dévier les cours d'eau."

Néanmoins, l'auteur fait abstraction du fait que son type de charpente peut provoquer des poussées importantes sur les appuis en maçonnerie. D'autre part, la couverture de telles structures est beaucoup plus délicate à réaliser. Enfin, il est difficile d'introduire un système de contreventement longitudinal simple. Dans la plupart des cas, les constructeurs ont eu recours à un blocage en maçonnerie des éléments de la charpente (comme c'est le cas en Lozère).

En définitive, la conception et à la réalisation de ce type de charpente est simple. Tous les éléments peuvent être tracés à partir de simples gabarits relevés sur l'épure et peuvent être taillés par une main d'oeuvre de faible qualification. Dans ce sens, et en misant sur l'aspect économique, Philibert DELORME est un homme en avance sur son temps, qui aurait pu être l'inventeur du Fordisme. Il sera incompris de ses contemporains, et il est fort probable que son système basé sur l'économie, ait été mal vu par la corporation des charpentiers, à une époque où la charpente se vendait au mètre cube.

Principe d'assemblage


Illustration des "Nouvelles inventions 
pour bien bastir à petits fraiz"

Afin d'obtenir des pièces de bois courbes présentant les qualités mécaniques requises. DELORME fait le choix (sans doute influencé par la constitution des couples d'un bateau) de doubler les planches d'un même arc, et de décaler les joints pour obtenir l'homogénéité

Toujours dans un souci d'économie, à une époque où le fer coûte cher, Philibert DELORME imagine un système exclusivement fait de bois qui assure le maintien des planches les unes contre les autres ainsi que la charpente dans son ensemble, aux moyens de chevilles, de liernes et de clavettes (en coins en bois)

Les chevilles permettent de maintenir les arcs lors du levage, avant la mise en place des liernes, qui sont toujours positionnées sur l'axe des joints de planches (liernes intermédiaires selon le cas), et dont la clavette rentrée à force assure le serrage.

Influence DELORME

Apres la mort de Philibert DELORME en 1570, son système de charpente "trop économique" comme nous l'avons dit précédemment, ne connaîtra que peu de succès, voire pas du tout dans les années qui suivirent.

Et l'un des rares exemples qui nous soit parvenu du XVIème siècle se situe 11, rue du Lion Ferré à BLOIS, les autres ayant été détruits pour la plupart pendant les deux guerres du siècle dernier.

Cependant en 1770, soit deux cents ans après la mort de DELORME, l'architecte Joseph CHALGRIN construisit à PARIS l'église SAINT-PHILIPPE-DU-ROULE. Une voûte en pierre était prévue pour couvrir la nef, mais faute de crédits, la voûte fut construite en bois, selon la technique imaginée par DELORME.

En 1782, les architectes LEGRAND et MOLINOS réalisèrent la coupole destinée à couvrir la cour de la halle au blé de PARIS. Ouvrage de dimensions remarquables, puisqu'il s'élevait à 33 mètres au dessus du sol pour 36,5 mètres de diamètre. Cette construction, considérée par beaucoup comme étant à l'origine du renouveau de cette technique, a assurément contribuée à ce qui suivra.

En 1790, fut construit le manège d'ARRAS en adoptant la charpente à la Philibert DELORME sur un comble à la Mansart. Le 25 avril de cette même année, le ministre de la guerre recommandait d'apporter toute l'attention nécessaire à ce bâtiment, non seulement pour perfectionner un essai devant servir de modèle à toutes les constructions qui pourraient être conçues dans ce style, mais encore pour diminuer la dépense.

En 1800, G. DETOURNELLE fit imprimer deux planches et un petit texte sue la charpente à la Philibert DELORME. L'année suivante, M. NIDDES publia des devis sur cette forme de charpente et les illustra des deux planches citées ci-dessus.


Charpente du manège d'ARRAS


Publication
de G. DETOURNELLE

Dès lors, les officiers du génie militaire cherchant à réaliser des charpente à grande portée, dont le volume serait dégagé, et qui permettrait aux cavaleries de s'entraîner toute l'année, se lancent dans une "épopée" de construction de manèges qui dura toute la première moitié du XIXème siècle.

Dès 1802, ils construisirent un manège à VERDUN (16 x 48 mètres). Deux ans plus tard, le capitaine André réalisa la coupole des écuries à VERSAILLES. Après la défaite de Trafalgar, et dans l'impossibilité de débarquer en ANGLETERRE, Napoléon 1er ramena une partie de ses troupes à FONTAINEBLEAU et dit construire, vers 1806-1807, le manège de SÉNARMON. En 1811-1812, c'est à THIONVILLE qu'on réalisa un manège (20 x 60 mètres). Entre 1816 et 1818, à VERSAILLEs et SAINT-GERMAIN EN LAYE (16 x 48 mètres). Entre 1819 et 1923, la caserne ROCHAMBEAU dans le fort de MONT-DAUPHIN (Hautes-Alpes). Enfin, entre 1840 et 1842, on construisit à RENNES le manège le plus important jamais recouvert d'une telle charpente, il mesurait 26 x 60 mètres.

Aujourd'hui, hélas, plusieurs de ces ouvrages sont détruits, et sans les documents laissés par les militaires eux-mêmes, nous ignorerions leur existence.

De tous ces officiers militaires prestigieux, et qui firent avancer d'un grand pas l'histoire de la charpente bois, nous porterons une attention particulière au Colonel EMY. 

Ce dernier se trouve en 1821 à LIBOURNE où il doit réaliser un manège de 21 mètres de largeur par 48 mètres de longueur et le commerce fournit des sapins du nord qui mesurent 15 à 20 mètres. A juste titre, EMY pense que ce serait dommage de débiter des bois aussi beaux en petits morceaux et qu'avant de s'y déterminer il faut moins examiner s'il n'y a pas de possibilité de les employer dans toute leur longueur. D'autre part, sur des charpentes de cette envergure, le temps de travail est attribué au débit des planches courbes, ainsi que les entailles pratiquées sur ces dernières, peut vite s'avérer considérable.


Ferme du manège de LIBOURNE


Hangar du quartier de Marac à BAYONNE

C'est pourquoi EMY prendra le parti de positionner les planches à plat, les unes sur les autres, sachant de façon empirique qu'une planche à plat accepte aisément une certaine flexibilité, en fonction de son épaisseur et de sa longueur (plus une planche et longue et fine, plus son cintrage est facile). Après avoir positionné les planches contre un moule ayant la forme de l'arc souhaité, des étriers métalliques et des boulons compriment les planches les unes contre les autres et s'opposent ainsi à leur glissement, permettant à l'arc obtenu de conserver sa forme initiale.

Plus tard, à partir des années 1960, les planches ou lamelles ne seront plus maintenues par des boulons ou étriers, mais par des colles appelées résorcine et urée formol. Le principe prendra alors le nom de lamellé-collé.

Ainsi la charnière entre la charpente à la Philibert DELORME et le lamellé-collé que nous connaissons aujourd'hui se situe au XIXème siècle. Elle est l'oeuvre du Colonel EMY.

Par ailleurs, et probablement vers la fin du XVIIIème siècle, un charpentier parisien du nom de LACAZE imagina de modifier le principe de DELORME. Il remplaça les doubles planches des arcs par des bois massifs, débités courbe, et assemblés entre eux par "trait de jupiter", assemblage complexe et difficilement réalisable en série. Les arcs sont reliés par tout un ensemble de pièces horizontales et rampantes assemblés à tenon-mortaise et mi-bois.

Ce système aura peu de succès (même si le commandant VAINSOT s'en inspira pour la construction de manège), en raison de ses assemblages complexes.


Modifications apportées par le charpentier LACAZE


La Charpente du Christ-Roi, CHANAC

Néanmoins, par le "quadrillage" qu'il représente une fois terminé, il porte en germe l'idée des structures en résille appelées aussi "nid d'abeille", mises au point aux ETATS-UNIS et qui apparaît en EUROPE au début du XXème siècle. Tous les éléments de la charpente sont identiques de forme, de coupe et d'assemblage.

La charpente du bâtiment le Christ Roi, à CHANAC en Lozère, a été réalisée sur ce principe par l'entreprise CHARLES, de RODEZ. Ce système assez génial en raison de sa simplicité, apporte légèreté et esthétisme. La présence de charpentes inspirées du principe mis au point par Philibert DELORME n'est certes pas propre à la Valée du Lot en Lozère. On en trouve de nombreux exemples dans l'Ain, en Indre et Loire, en Seine et Marne, en Vendée, en Ille et Vilaine, dans le Lot et l'Aveyron

Cette disposition géographique, qui semble totalement aléatoire, amène deux hypothèses sur l'origine de cette diffusion. La première mettrait en avant une origine compagnonnique (à savoir qu'il y avait beaucoup plus de compagnons au XVIIIème siècle et XIXème siècle que de nos jours), qui en faisant leur tour de France participaient à la réalisation de certains travaux. La seconde serait la participation de charpentiers employés à la réalisation d'ouvrages militaires pendant la durée de leurs services. Hypothèse intéressante, puisque c'est quatre à cinq milles lozériens selon Félix BUFFIERE, qui partirent dans les années napoléoniennes.

Rentrés dans leurs provinces, ces hommes militaires ou compagnons, se seraient attachés à adapter cette forme de charpente au bâtiment qu'ils construisaient.